|
|||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
Sécurité globale : comment reconstruire une pensée stratégique en France ?
Constats et préconisations du rapport Bauer Avant même ce rapport sur la réforme de la recherche stratégique française, Alain Bauer avait été sollicité par Nicolas Sarkozy, le mois même de son accession à l’Élysée, pour réfléchir au fameux concept de Conseil National de Sécurité (CNS) à la française, que le candidat à la présidence avait évoqué durant sa campagne. Cette première réflexion avait abouti dès octobre 2007 à un long article cosigné avec Michel Rocard dans la revue Défense Nationale et qui esquissait les contours de ce que serait ce nouvel organe d’analyse et de conseil, d’inspiration outre-atlantique, et placé auprès de la présidence de la République. Les deux auteurs y préconisaient déjà qu’un comité de la recherche puisse garantir la libre réflexion et l’information sur les sujets stratégiques majeurs et le décèlement précoce des menaces. Ils y annonçaient alors déjà que ce futur CNS devrait assurer l’intégration des divers instituts de recherche existants pour redynamiser une pensée stratégique en crise et totalement défaillante en France depuis des décennies.Le rapport du groupe de travail présidé par Alain Bauer (téléchargeable sur le site de l'INHES) part du constat que la pensée stratégique française est quasi inexistante et manque cruellement dans un monde “effervescent” où les enjeux de défense et de sécurité nationales, pourtant si cruciaux, sont si mal appréhendés. La crise de la pensée stratégique française La qualité des enseignants, des instituts et des chercheurs français n’est pas remise en cause par le rapport, bien au contraire, il constate juste que l’expertise et la richesse de la production intellectuelle qui en est issue ne sont absolument plus structurées et mutualisées pour fournir ce qui pourrait constituer une pensée stratégique française. Or cette pensée stratégique fait aujourd’hui cruellement défaut, tout d’abord à nos responsables politiques et économiques français confrontés à un monde en constante mutation et en plein bouleversement géopolitique, mais aussi sur la scène internationale pour que la France y retrouve une certaine influence sur les questions de défense et de sécurité. Notre pensée est inexistante au dehors de nos frontières, à l’heure où justement face à l’hégémonie militaire, politique et culturelle des États-Unis, la demande est particulièrement forte en Inde, en Chine, dans les pays arabes ou en Russie pour une autre vision stratégique et une approche intellectuelle et culturelle différente des Anglo-saxons. Alain Bauer attribue la crise de la pensée stratégique française à toutes ces défaites politiques ou militaires qui ont profondément marqué les esprits français et contribué à développer un malaise considérable dans le mode d’expression des armées : la déroute de 1940, la chute de Dien Bien Phu, le conflit algérien. Mais par-dessus tout, ce qui a tué, selon lui, la réflexion stratégique en France et contribué à la disparition de toutes les revues stratégiques dans le monde militaire et ailleurs : c’est la dissuasion nucléaire ! Réponse pourtant adéquate aux menaces qui pesaient sur l’Europe jusqu’à la chute du mur de Berlin, la doctrine de dissuasion française constitua un réel frein à la réflexion et contribua à l’assèchement de la pensée stratégique. La chute de l’empire soviétique et l’éloignement d’un possible conflit nucléaire ne marquèrent cependant pas le renouveau de la pensée stratégique, loin s’en faut. Avec l’irruption du terrorisme de masse le 11 septembre 2001, c’est toute la doctrine de dissuasion qui s’est retrouvée obsolète et totalement inadaptée à la réalité de ces nouvelles menaces asymétriques. Et pourtant, à ce tournant de l’histoire, la France aurait eu besoin de renouveler sa pensée stratégique pour appréhender ce siècle des menaces qui s’annonçait. Mais la France souffre de son absence de capacité prospective et ses dirigeants sont condamnés à subir des crises qu’ils n’ont pas su anticiper, faute d’outils d’analyse permettant d’avoir une vision à moyen et long terme sur les questions stratégiques. Refaire émerger une pensée stratégique et prospective « La compétence, l’intelligence et la capacité d’analyse existent, à l’École militaire, à Saint-Cyr, dans la diplomatie, dans les universités, les administrations, dans les divers instituts d’études français… et on ne peut pourtant que constater une absence forte de production de pensée stratégique en France. » déplore Alain Bauer lors d’une réunion de présentation de son rapport organisé par le HCFDC au palais du Sénat. Pour le rapporteur, le cœur du problème, « c’est qu’il manque désormais en France un espace d’élucubration opérationnel où les “penseurs” peuvent penser sans risquer leur carrière. » Cette réflexion qui peut paraître iconoclaste et très exagérée prend pourtant tout son sens au regard de la récente affaire du sous-préfet de Charentes, Bruno Guigne qui bien que spécialiste du Proche-Orient et s’exprimant en son nom propre, s’est vu immédiatement limogé et voué aux gémonies pour avoir publié un article certes virulent et sur un site islamiste, en réponse à une tribune signée dans Le Monde par quatre intellectuels. Sans juger du fond de l’affaire, ce limogeage d’un haut fonctionnaire pour non-respect du droit de réserve est la parfaite illustration de cette stérilité intellectuelle pathologique dont souffrent les élites de la République. Une pensée ne peut se construire et se fortifier que par une libre confrontation des idées, et non sous les menaces d’anathème. La proposition d’Alain Bauer de créer un “espace totalement libre d’élucubration et de réflexion” répond donc à un réel besoin de redonner aux cadres de la Nation une liberté de pensée et d’analyse sur les questions stratégiques, sans entrave dogmatique et droit de réserve inhibant. Mutualiser les énergies autour de deux nouvelles entités Pour mettre un terme à l’atomisation qui prévaut en matière de réflexion et de recherche dans les questions stratégiques de défense et de sécurité, le rapport plaide, en matière de structures opérationnelles, pour la mise en place d’un espace de mutualisation, de coopération et de fédéralisation entre les différents instituts actuels. Deux nouvelles entités devraient naître de la fusion des quatre instituts publics actuels. L’Institut des hautes études de Défense nationale (IHEDN) intégrerait le Centre des hautes études en armement (CHEAr) pour créer un pôle commun de l’espace militaire chargé de la culture de défense, de l’armement et des actions internationales. Par ailleurs, l’Institut national des hautes études de sécurité (INHES) devrait fusionner avec l’Institut d’études et de recherche pour la sécurité des entreprises (IERSE) pour créer un pôle commun de l’espace civil chargé de la sécurité intérieure, de la justice pénale, de la sécurité civile, de la sécurité sanitaire, de la sécurité des entreprises et de l’intelligence économique. Ces deux pôles seraient réunis en un espace commun sur le site de l’École militaire pour constituer ce qui pourrait devenir le centre intellectuel et névralgique de la pensée stratégique de sécurité. Véritable campus universitaire dédié aux questions de défense et de sécurité, le site de l’École militaire réunirait toutes les structures concourant au développement de la pensée et de la recherche en matière stratégique. Y seraient aussi rassemblés les structures de formation, les centres de documentation, et les services de diffusion de cette pensée. L’option d’une institution unique a sans doute été étudiée mais la spécificité de l’IHEDN et la question du respect de l’identité militaire ont sans doute plaidé pour une solution raisonnable, plutôt que de constituer une “usine à gaz” à la française, inopérante et donc inutile. Le rapport préconise donc que le futur dispositif se mette en place autour du maintien et du développement de ces deux institutions désormais interministérielles et couvrant chacune l’ensemble des champs de la formation et de la recherche. Création d’un Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique Un établissement public, le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique (CSFRS) fixera les orientations stratégiques des deux nouveaux instituts tout en coordonnant la formation et la recherche. Il dépendra pour les orientations de l’Élysée et pour son fonctionnement de Matignon. Son conseil scientifique chapeautera les deux nouveaux instituts à travers un conseil de financement et un conseil de mutualisation avec les ministères concernés, des chercheurs et des personnalités indépendantes. La question de la place du SGDN dans ce nouveau dispositif interministériel se pose tout naturellement. Outre un recentrage sur ses missions propres de gestion de la défense globale, le rapporteur estime que le SGDN ne doit surtout pas chapeauter la recherche et la pensée stratégiques, qui par essence même, doivent absolument rester libres. Alain Bauer considère également qu’il faut conserver le réseau de hauts fonctionnaires de défense et de sécurité tout en préconisant de revoir le processus de nomination des HFDS en revalorisant les missions et le poste au sein d’une carrière dans la haute administration. Il serait souhaitable, selon lui, que tout nouveau HFDS passe par les deux nouveaux instituts pour y recevoir une formation et parfaire sa culture en matière de défense, de sécurité et d’enjeux stratégiques. Optimiser la formation aux questions de sécurité globale La formation est un des enjeux clés sur lequel insiste le rapport de la commission. La cohérence voudrait que les instituts de recherche soient en relation avec les écoles d’application et les instituts de formation des ministères concernés par les questions de sécurité globale. Le rapport désigne à cet égard le CHEM, le Centre des hautes études militaires, comme un modèle pertinent et efficace à reproduire pour les futurs CHE. Le rapport préconise pour le ministère de l’Intérieur la mise en place d’un Centre des hautes études de la sécurité intérieure (CHÉSI) commun, comme pôle d’excellence, Police et Gendarmerie, obligatoire dans le cadre des carrières pour tous les contrôleurs et les inspecteurs généraux afin qu’ils soient formés à la réalité des menaces et des risques. Le développement du CHESI devrait faire évoluer l’INHES appelé à monter au niveau interministériel, s’ouvrant aux affaires étrangères pour former les diplomates, à la justice pour former les responsables des parquets, etc. L’orateur souhaite créer un réseau souple de formations initiales, permanentes et à la carte, en liaison et en coopération avec les écoles de la magistrature, de la santé publique, de l’administration pénitentiaire, des douanes, avec l’IPGDE (le centre de formation du MINEFI), l’Institut diplomatique du MAE et avec l’ENA. Prenant l’exemple de la Marine nationale dont le cœur de métier est devenu la lutte contre les stupéfiants et le trafic d’êtres humains, Alain Bauer préconise de pouvoir former les marins et répondre à la demande de formation pour ces nouvelles missions. Des accords multilatéraux devront permettre de créer un réseau en mutualisant les ressources et fédérant le corps enseignant et les anciens auditeurs de différents instituts publics. Revaloriser la recherche universitaire La réhabilitation et la revalorisation de l’Université française font partie intégrante des préconisations du rapport qui juge indispensable de redonner vie à ce qui devrait être le cœur de la recherche stratégique en France et qui survit actuellement dans des conditions matérielles misérables. La criminologie et la diplomatie sont deux disciplines qui n’existent pas dans le monde universitaire. Alain Bauer, lui-même criminologue, est confiant sur l’émergence de la criminologie comme discipline en France. Par contre, concernant la diplomatie et les relations internationales, il souligne de très fortes réticences, sous prétexte de pluridisciplinarité. Et pourtant, en matière de relations internationales, l’orateur n’a pu que constater l’absence totale de contenu, d’exigence, de carrière pour les enseignants, d’allocataire de recherche, d’appel aux jeunes chercheurs ou de publications. Ce qui se traduit logiquement par une absence de reconnaissance au niveau international dans la discipline. Le rapporteur se déclare déterminé à redonner à la diplomatie, la place qui lui revient en France et d’en faire un élément phare du travail à entreprendre pour la recherche stratégique. Dynamiser la recherche et rationaliser les études La commission a constaté que la recherche dans les instituts était très embryonnaire, faute de crédit et de structures adaptées. C’est pourquoi, Alain Bauer souhaite déscléroser la recherche et la revitaliser par une mutualisation et une rationalisation des fonds alloués, afin d’éviter les nombreux doublons dans les études menées et dans une logique d’agrégation des forces plutôt que d’atomisation des ressources et des intelligences. Le budget, modeste comparé aux financements des think tanks américains, s’élèverait tout de même annuellement à près de 10 millions d’euros. Le rapporteur regrette que la quasi-totalité des études porte actuellement sur des sujets en complet décalage avec les véritables enjeux stratégiques d’aujourd’hui. Les études sur les conflits dans le Caucase ou la guerre israélo-palestinienne fleurissent par centaines tandis que jamais des études sérieuses sont financées sur des enjeux majeurs comme la géostratégie de l’eau, la criminalisation du traitement des déchets, les puces électroniques… alors même que la France compte un grand nombre de leaders mondiaux dans les secteurs économiques concernés. Alain Bauer souhaite qu’il y ait une “réunion des musées nationaux” de la recherche stratégique, avec une mutualisation dynamique des crédits qui seraient affectés à une commission publique élargie aux secteurs privés. Une conférence annuelle de la recherche stratégique Une réunion de la recherche stratégique se tiendra annuellement et sera ouverte à tous, annonce le rapporteur, afin de permettre le libre rassemblement, la mutualisation et la fédération de toutes les énergies. La “conférence annuelle de la recherche stratégique” devra être un espace ouvert de dialogue sur les questions stratégiques, un carrefour entre la science, la recherche, les institutions publiques, la diplomatie et les entreprises sur des sujets de préoccupation communs. L’ensemble des compétences disponibles n’étant pas toujours clairement identifiés en la matière, le rapport préconise l’établissement d’un annuaire de la recherche stratégique recensant, par spécificité, l’ensemble de l’expertise du corps enseignant, des chercheurs et des anciens auditeurs pouvant participer aux travaux de recherche. Quelle influence de la pensée stratégique française dans le monde ? Le rôle d’un institut de recherche n’est pas de soutenir sans condition la politique du gouvernement en place, rappelle Alain Bauer, mais au contraire d’être une force de réflexion et de prospective pour l’éclairer et l’aider dans ses choix et ses décisions. Les institutions de recherche ne doivent pas être les forces supplétives du gouvernement, c’est pourquoi, selon lui, singer le modèle américain ne serait pas pertinent. Sur le dossier irakien, les think tanks américains auraient dû en effet alerter Washington sur les menaces et les conséquences qu’une telle guerre allait engendrer plutôt que se transformer en caution intellectuelle du Pentagone, justifiant par tous les moyens une intervention armée. L’objectif recherché n’est donc pas de reproduire le modèle anglo-saxon ni d’ailleurs de se libérer d’une quelconque emprise américaine en matière de recherche stratégique : le rapporteur a pu constater que les États-Unis y avaient peu d’emprise, ayant délaissé la France pour s’investir massivement à Bruxelles, en Europe du nord et dans tous les pays de l’ex-empire soviétique, territoires laissés héla totalement en jachère par la France. La question majeure est de savoir comment la France peut parvenir à retrouver une véritable influence à l’étranger sur les questions de sécurité et de défense. Car, malgré sa faiblesse structurelle, la pensée stratégique française n’est pas moribonde, le paradoxe français veut que la pensée stratégique et la ressource intellectuelle existent, c’est en réalité son rayonnement international qui fait cruellement défaut. Le rapport regrette que la France ne dispose plus de l’audience internationale et de l’influence géopolitique que la qualité de ses chercheurs devrait pourtant lui conférer. Les publications françaises sont rares et de surcroît jamais traduites pour s’exporter au-delà des frontières. Un effort doit donc être mené pour produire, publier et diffuser la réflexion stratégique française dans les langues les plus parlées dans le monde. Le rapport préconise que la nouvelle structure accueille en son sein un centre de traduction qui pourrait ainsi traduire systématiquement les principales études issues de ses instituts de recherche et les travaux des instituts privés qui le souhaiteraient. Cette pensée stratégique doit avoir une audience mondiale si l’on souhaite que la France pèse encore sur la scène internationale et défende son indépendance et la spécificité de sa réflexion sur les grandes questions géostratégiques de demain. Pour le renouveau et de développement de la recherche stratégique française souhaitons que le rapport de la commission Bauer ne subisse pas le même sort que celui réservé au rapport Attali et que les préconisations pertinentes de son rapporteur pour redynamiser la pensée stratégique ne demeurent pas à l’état de vœux pieux. Puisse le rapport Bauer avoir le même effet stimulant sur la recherche stratégique qu’en son temps le rapport Carayon pour développement d’une véritable politique publique d’intelligence économique en France. Cet article est issu de la Lettre Sentinel d'Avril-Mai 2008 Christophe Boucher
Fondateur et Directeur de La Lettre Sentinel © Sentinel, analyses et solutions |
Sentinel N°49 L'industrie de défense russe : du sauvetage au partenariat continental - Le renouveau de l'industrie de défense russe > - Rostekhnologii (ROE) et Sergey Chemezov > Et aussi : - La réserve militaire : un indispensable vivier pour l’intelligence économique > - Quel patriotisme économique en France ? > - Afrique - Chine – France : la présence africaine à Canton, un révélateur des dynamiques d’influence… > - Sécurité globale : comment reconstruire une pensée stratégique en France ? > - Rapport Défense civile 2008 : constats et propositions pour une vision globale de la sécurité > - Les enjeux de la transposition de la 3e directive européenne de lutte contre le blanchiment > - La procédure d’urgence de la déclaration de soupçon > - L’association loi 1901 : une entité favorisant le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme > - L’AKP a-t-il un agenda caché ? > - Métaphysique et stratégie : à propos du dernier livre de Réné Girard > |
|||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||